On ne peut que se réjouir
de constater que l'œuvre de Pierre Bayle (1647-1706), aussi
foisonnante et complexe soit-elle, fait aujourd'hui l'objet d'un
regain d'intérêt. Même s'ils ont
sollicité la pensée du philosophe de Rotterdam en lui
faisant parfois endosser des thèses qui n'étaient pas
les siennes, les écrivains des Lumières ne s'y
étaient pas trompés, qui reconnaissaient en lui l'un
de leurs principaux devanciers - et donc un fondateur de la "
modernité " dont nous avons hérité. Mais Bayle
n'est pas qu'un " philosophe " au sens courant et un peu scolaire
que ce terme a revêtu. S'il défend résolument
le périmètre d'une raison émancipée de
la tutelle théologique, s'il plonge avec délices dans
les arcanes de la métaphysique et se passionne pour les
concepts, il est trop curieux de tout pour confiner sa
réflexion au seul champ de cette discipline. Bayle est aussi
un amateur d'histoire, antique ou moderne, soucieux de comprendre
l'humanité à travers ce qu'elle accomplit, son
organisation socio-politique, ses représentations et ses
systèmes de croyance. Journaliste, il se veut passeur
d'idées et chroniqueur de son temps. Porté par
tempérament à la critique, il se montre sans cesse
à l'affût des failles logiques des systèmes de
pensée et de conviction, attentif aux contradictions entre
le discours et l'action. Révolté par l'injustice et
révulsé par l'hypocrisie, il dénonce les
accommodements de ceux qui prétendent adapter ou soumettre
les exigences morales - notamment celles de l'évangile
chrétien - à leurs intérêts
présents. L'ensemble des études réunies ici
rend compte de certains aspects de cette pensée qui
préfère toujours les questions aux réponses.
On y trouvera des enquêtes qui soulignent l'importance qu'ont
eu ses œuvres de jeunesse pour l'élaboration de sa
pensée ; le rôle d'animateur de la République
des Lettres qu'il a joué au Refuge huguenot ; le poids de
ses convictions politiques dans son positionnement face à la
révocation de l'édit de Nantes ou à la
Glorieuse Révolution ; et quelques-unes des convictions
fondamentales en faveur desquelles il s'est battu toute sa vie,
comme la liberté de conscience, de pensée et
d'expression. Sa pensée est toujours en prise avec les
défis de son époque : défis éthiques et
civiques en particulier, qui, faute d'être relevés,
condamnent les peuples à être les marionnettes des
clercs ou des puissants. Les hommes étant portés
à se conformer aux injonctions de ceux qui crient le plus
fort, il faut leur apprendre à s'émanciper des
tutelles qui les empêchent d'examiner les faits ou les
discours par eux-mêmes. Nul doute que cet effort, auquel
Bayle ne cesse d'appeler ses contemporains et ses lecteurs,
mobilisa son énergie jusqu'à son dernier souffle. En
un temps où la question théologico-politique se pose
avec une acuité renouvelée et à
l'échelle mondiale, il vaut la peine de le relire et de
découvrir la surprenante actualité de ses
réflexions.
Hubert Bost est directeur
d'études à l'École Pratique des Hautes
Études (Paris) où il occupe la chaire "
Protestantismes et culture dans l'Europe moderne
(XVIe-XVIIIe-siècles) ". Ses travaux portent principalement
sur la production intellectuelle des protestants en France et au
Refuge : Ces Messieurs de la RPR. Histoires et écritures de
huguenots, XVIIe- XVIIIe-siècles (Paris, Champion, 2001). Il
a écrit plusieurs livres sur Bayle, participe à
l'édition de sa Correspondance (Oxford, Voltaire Foundation)
et a publié tout récemment sa biographie : Pierre
Bayle (Paris, Fayard, 2006).